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Rapport de Youri GAGARINE à la Commission d'Etat
13 avril 1961
Les derniers préparatifs d'avant le tir se sont déroulés au
réveil. Ils ont commencé pour moi par un contrôle de santé. Mes capteurs de
paramètres physiologiques, posés la veille au soir, ont été vérifiés. Les
données physiologiques ont été enregistrées sur des appareils. Tout s'est bien
passé. D'après les médecins qui m'examinaient et qui déchiffraient les
résultats, mon état de santé était bon. Moi-même je me sentais bien car j'avais
fais le plein de repos et de sommeil.
Après ça, les hommes du peloton opérationnel de préparation ont
procédé à l'enfilage du scaphandre. Ils me l'ont ajusté comme il faut, en
serrant bien. Puis ils m'ont installé dans le fauteuil technique. Ils ont
vérifié le harnais, la ventilation du scaphandre, la transmission. Tout marchait
bien.
Nous sommes alors partis en autobus pour le pas de tir, avec mes
amis cosmonautes, mon remplaçant Hermann Stepanovitch TITOV et les responsables.
Une fois sur place, on m'a fait monter en ascenseur jusqu'à la cabine du
vaisseau. Les hommes du peloton m'ont installé dans le fauteuil sous la
direction d'Oleg Henrichovitch IVANOVSKI. Tous les branchements se sont faits
sans problèmes. Même chose pour les contrôles. La liaison marchait dans les deux
sens. Très bonne, la liaison.
Je me sentais de bonne humeur, en pleine forme. J'ai rendu
compte du contrôle des systèmes, des préparatifs du tir, de mon propre état. La
liaison marchait sans interruption.
Ensuite : fermeture de la trappe n°1. J'ai entendu les bruits de
verrouillage, les cliquetis des clés. Mais voilà qu'on commence à la rouvrir,
puis à l'enlever. J'ai bien vu que quelque chose ne tournait pas rond. Sergueï
Pavlovitch m'a dit : "Ne vous inquiétez pas, l'un des contacts ne répond pas. Ca
va s'arranger." Bientôt l'équipe a interverti les supports sur lesquels
s'appuyaient les contacts. Le tout bien remis, ils ont refermé le couvercle.
C'était réglé.
Ils ont annoncé la dernière heure du compte à rebours, puis la
dernière demi-heure. Puis ils sont passés à l'enregistrement des paramètres
physiologiques. Bref, tout s'est bien passé. Je me sentais bien. Le moral aussi
était bon.
Le compte à rebours marquait moins quinze minutes. J'ai enfilé
mes gants hermétiques et baissé le heaume de mon casque. Moins cinq minutes.
Moins une minute. Départ. Avant ça, j'ai entendu le détachement des tours de
visite. Ca produit des chocs sourds contre la fusée. Et la fusée donne
l'impression d'osciller. L'appel de pression s'est mis en marche. J'entendais
les clapets fonctionner. La commande de lancement a été exécutée. Les moteurs du
premier étage sont entrés en action, en provoquant un bruit léger. Le bruit
s'est accentué avec l'allumage des moteurs du deuxième étage. Quand le tour est
venu de l'étage principal, ce bruit s'est encore amplifié, mais pas trop brutal,
pas au point d'assourdir ou de gêner. Je m'attendais à pire. La fusée s'est
levée doucement, mollement. Je ne m'en suis même pas rendu compte. Ensuite j'ai
senti un léger tremblement le long de la fusée. Caractère de la vibration :
fréquence forte, amplitude faible.
J'étais prêt à l'éjection d'urgence. J'observais les signes de
l'ascension. Sergueï Pavlovitch m'a annoncé les soixante-dix secondes. Dans les
soixante-dix secondes, le caractère de la vibration change insensiblement. La
fréquence baisse, l'amplitude s'accroît. Ca donne une sensation de secousse.
Puis la secousse s'atténue progressivement. En fin d'activité du premier étage,
la vibration revient à ce qu'elle était au début. L'accélération va
s'intensifiant, d'une façon régulière, parfaitement supportable, comme dans un
avion ordinaire. Environ 5 g. A ce régime, je n'ai pas cessé de faire mon
reportage ni de garder la liaison avec le pas de tir. J'avais un peu de mal à
parler, tous les muscles de mon visage étant tirés par l'accélération. J'ai dû
tendre un peu mes forces. L'accélération a continué de s'accroître et, passé le
point culminant, elle s'est mise à faiblir doucement. Ensuite : décélération
brutale. Le sentiment que quelque chose s'était détaché brusquement de la fusée.
J'ai ressenti une sorte de claquement. L'intensité du bruit a baissé tout de
suite. J'ai eu l'illusion d'être en apesanteur mais, à ce moment-là,
l'accélération était à peu près de niveau 1. Ensuite, nouvelle poussée. J'étais
plaqué dans mon fauteuil. Il y avait nettement moins de bruit. A cent cinquante
secondes, la coiffe de protection s'est détachée. Poussée, claquement. Une
moitié de la coiffe se trouvait justement devant le hublot Vzor. Le filtre à
rayons était fermé, mais le store, ouvert. La coiffe s'est envolée lentement
dans le sillage de la fusée. A ce moment, la Terre se dessinait parfaitement
derrière le hublot. Il n'y avait aucune nébulosité. Je distinguais nettement les
plis du relief, les forêts, les rivières, les ravins. Je n'ai pas réussi à
prendre mes repères, le hublot ne couvrant qu'une petite surface de terre. Je
crois que c'était l'Ob, ou peut-être l'Irtych. On voyait bien le fleuve, parsemé
d'îles. On voyait tout. J'en ai parlé dans mon reportage.
Quand la fusée monte, il apparaît au hublot qu'elle roule un peu
autour de son axe, mais faiblement. La fusée donne l'impression de vivre. Une
fois le premier étage parti et la coiffe envolée, l'horizon monte presque
jusqu'au bord supérieur du hublot. La fusée avance avec un certain degré de
tangage. En fin d'activité du deuxième étage, elle s'est couchée en se pointant
vers la ligne d'horizon, et même un peu plus bas. Il y a eu comme une tache de
lumière dans le Vzor.
A deux cent onze secondes, l'accélération a repris doucement. Le
deuxième étage s'éteint à peu près comme le premier. Même décélération, même
baisse du niveau de bruit, même sensation d'apesanteur.
L'apesanteur a duré environ de dix à quinze secondes, jusqu'à la
mise en marche du troisième étage.
J'ai entendu une déflagration sourde et la mise en marche du
troisième étage. Il marchait tout en douceur, comme si la fusée, une fois en
suspens, reprenait gentiment son vol.
L'accélération est venue sans le moindre à-coup. La Terre
couvrait le rond du hublot. Le degré de tangage s'est accru, de sorte qu'en fin
de course du troisième étage, seule la moitié supérieure du Vzor était prise par
l'horizon. Je faisais des observations, je les transmettais dans le fil de mon
reportage, je voyais la nébulosité, l'ombre des nuages sur la Terre. La Terre se
laisse voir magnifiquement au hublot. On distingue nettement les formes.
L'extinction du troisième étage est survenue brusquement. L'accélération s'est
légèrement intensifiée, j'ai senti un claquement brutal. Dix secondes plus tard
environ, l'étage s'est détaché avec une secousse. Le vaisseau s'est mis à
tourner lentement.
D'abord la Terre s'est décalée en haut à gauche, puis en bas à
droite. On voyait bien la rotation dans le Vzor. Je pouvais voir la ligne
d'horizon, les étoiles, le ciel. Un ciel noir, noir. La grandeur et l'éclat des
étoiles paraissent plus nettement sur ce fond noir, leur vitesse de déplacement
dans le Vzor et le hublot droit est considérable. Une ligne d'horizon splendide.
On voit bien la rondeur de la Terre. Elle est bordée d'un joli bleu. A la
surface de la Terre, c'est un bleu tendre qui se fait de plus en plus foncé,
tire progressivement sur le violet puis, insensiblement, sur le noir.
A ce moment, j'étais en liaison continue avec Kolpachevo, Zaria
2.
A hauteur d'Elizovo, la liaison était correcte. J'ai répété mes
comptes rendus à plusieurs reprises. Dès que le vaisseau s'est détaché, la phase
n°1 s'est activée, le PKRS s'est allumé, le curseur, la pendule. Le système
marchait. J'ai fait mon compte rendu. La liaison avec Elizovo s'est interrompue
à peu près au trentième parallèle nord. Je suis passé tout de suite des
fréquences ultracourtes aux ondes courtes. Mais je n'ai reçu à ce moment aucune
confirmation d'ordre ou de compte rendu dans la fréquence. Pas de liaison. Vers
le trentième parallèle nord, j'ai capté Amourskie Volni de Khabarovsk.
Par-dessus, j'ai entendu les signaux télégraphiques de Viesna. J'ai voulu entrer
en liaison avec Viesna, mais personne n'a répondu. J'ai consigné mes
observations dans le journal de bord.
La surface de la mer m'a paru grise, pas bleue. Une surface
irrégulière, comme les dunes de sable du désert sur les photos. Je crois qu'il
sera tout à fait possible de prendre ses repères au-dessus de la mer. On peut se
repérer, viser un endroit et orienter le vaisseau pour actionner le système de
freinage.
J'ai fait mes comptes rendus conformément aux consignes, en
régime télégraphique et téléphonique. J'ai bu et mangé. L'absorption d'eau et de
nourriture est possible. Ce faisant, je n'ai éprouvé aucune gêne d'ordre
physiologique. La sensation d'apesanteur a quelque chose d'inhabituel. On a
l'impression d'être suspendu à l'horizontale, accroché aux sangles. Sans doute
que le système de bretelles, trop serré, oppresse la cage thoracique, d'où cet
effet de suspension. Après, on s'habitue, on s'adapte. Aucune sensation
désagréable.
Je prenais des notes dans le journal de bord, je faisais des
comptes rendus télégraphiques. En mangeant et buvant, je voyais mon sous-main
"nager" devant moi, avec le crayon. Quand j'ai voulu écrire, je n'ai plus
retrouvé le crayon. Il s'était envolé. Il tenait à la planchette par un crochet,
mais il aurait fallu sans doute le coller ou le pincer plus fort. Le crochet
s'est retourné, et le crayon est parti. J'ai rangé dans ma poche le journal de
bord devenu inutile. Rien pour écrire !
J'étais alors dans l'ombre de la Terre, avant quoi je n'avais
pas cessé de faire des enregistrements au magnétophone. Au moment d'entrer dans
l'ombre de la Terre, plus de bande magnétique ! Le magnétophone ne servait plus
à rien.
J'ai pris la décision de le rembobiner pour continuer mes
enregistrements. Je l'ai mis en commande manuelle et je l'ai rembobiné. Mais pas
jusqu'au bout, je crois. Par la suite, j'ai fait tous mes comptes rendus en
régime manuel. En mode automatique, il s'enclenchait à chaque instant à cause du
fond sonore trop élevé dans la cabine. Evidemment, ça gaspillait la bande.
Entre temps, j'étais entré dans l'ombre de la Terre. C'est une
entrée très brutale. J'avais constaté, épisodiquement, une forte illumination
dans le hublot. Je devais tourner la tête pour protéger mes yeux. Puis j'ai
regardé dans le hublot de droite : rien à l'horizon. Le noir complet. J'ai voulu
regarder dans l'autre (le Vzor) : même chose. Que se passe-t-il ? Vu l'heure,
j'ai compris que je venais d'entrer dans l'ombre.
A ce moment, le vaisseau tournait par deux ou trois degrés à la
seconde. Je ne voyais ni la Terre, ni la ligne d'horizon, ni les étoiles. J'ai
pensé que le hublot donnait sur la Terre. Quand il donnait sur le ciel, je
voyais les étoiles. Parfois, deux ou trois étoiles passaient devant le hublot,
de je ne sais quelle constellation, car elle ne tombe pas entière dans le
hublot. Le système d'orientation s'est mis en marche sur le Soleil, ce dont j'ai
rendu compte sur les ondes courtes et en mode télégraphique.
Le départ d'air s'est amorcé. En régime d'orientation solaire,
l'air partait des deux systèmes à la fois. Quand je suis sorti de la nuit, la
pression était environ de 150-152 atmosphères dans les systèmes d'orientation. A
leur mise en marche, j'ai senti que la rotation du vaisseau s'était ralentie au
point d'être à peine perceptible. A ce moment, j'ai rendu compte en fréquence de
veille en ondes courtes et par réseau Signal en régime télégraphique.
Aux abords du quarantième parallèle sud, je n'entendais plus la
Terre. Dans les quarante quarante-cinquième parallèles, une musique a percé
faiblement, doublée de signaux radio. J'ai entendu un appel téléphonique "Kedr,
ici Viesna..." et d'autres mots que je n'ai pas pu comprendre. Les signaux se
sont répétés à trois reprises.
Tout de suite je suis entré en liaison : "M'entendez-vous,
répondez..." Plus j'approchais de l'apogée, meilleure était la communication. A
hauteur du cap Horn (l'apogée), j'ai capté un nouveau message. On m'a dit que
j'avais été entendu, ça je l'ai bien compris. On m'a fait savoir que le vaisseau
suivait sa trajectoire dans l'orbite programmée, que tous les systèmes
fonctionnaient correctement. J'ai continué mes comptes rendus.
Au moment de sortir de l'ombre, j'ai regardé attentivement au
hublot qui donnait sur la ligne d'horizon. On la voyait distinctement. Elle
était bordée d'une lueur orange semblable à la couleur de mon scaphandre, qui
tirait sur le bleu en un dégradé d'arc-en-ciel et qui finissait dans le noir. Un
noir absolu. La pression tombait lentement dans les systèmes d'orientation. J'ai
senti un rythme de marche plus régulier dans le sens du tangage. Puis le
vaisseau s'est mis à tressauter. J'ai compris que le système d'orientation était
en train d'"accrocher" le Soleil au capteur central. Le vaisseau n'a pas tardé à
se stabiliser en position de descente. Le TDU s'est calé sur le Soleil, sans
accroc. A ce moment, le Vzor offrait une vue impeccable. Le pourtour de la Terre
logeait parfaitement dans le rond du hublot. Les repères que je distinguais se
mouvaient rigoureusement dans le quadrillage du Vzor. Exactement ce qu'il faut
pour une orientation en commande manuelle. Puis la Terre a commencé à glisser
vers le coin gauche (par-devant mes pieds).
Je faisais alors mes comptes rendus. La pression baissait
progressivement dans le système d'orientation. Elle faisait environ cent dix
atmosphères au moment de la mise en marche de la rétrofusée. Je m'enregistrais
au magnétophone, je télégraphiais et téléphonais mes rapports, sur ondes
courtes. La liaison sur ondes courtes était bonne. C'était, je crois, le travail
des stations de Moscou.
La première manoeuvre est intervenue à la cinquante-sixième
minute. J'en ai rendu compte aussitôt. Le vaisseau s'est calé correctement. Il a
subi un temps une certaine rotation, mais très faible. Entre la sortie de
l'ombre et la mise en marche de la rétrofusée, il a dû pivoter d'une trentaine
de degrés environ. Peut-être moins. La deuxième manoeuvre s'est exécutée. A
nouveau j'en ai rendu compte en régime téléphonique et télégraphique. J'ai
enregistré la pression du ballon de la rétrofusée, la pression du système
d'orientation, tous les indicateurs du tableau de bord, le temps d'exécution de
la manoeuvre, tout ça sur le magnétophone. Je me suis préparé pour la descente.
J'ai fermé le hublot de droite, resserré mes sangles, baissé mon heaume et réglé
la lumière en régime de travail. La troisième manoeuvre s'est exécutée
exactement au moment prévu. Dès l'extinction du signal d'exécution de la
troisième manoeuvre, je me suis mis à observer le niveau de pression des
systèmes de freinage et d'orientation. Il est tombé brutalement de ses trois
cent vingt atmosphères. L'aiguille de l'appareil virait vers le bas. J'ai senti
la mise en puissance de la rétrofusée. Une sorte de frémissement, accompagné
d'un bruit. J'ai noté l'heure, après avoir remis le chronomètre à zéro. La
rétrofusée marchait bien. Elle s'est actionnée d'un coup franc. Après une phase
de décélération légèrement intensifiée, l'état d'apesanteur est revenu. A ce
moment, les indicateurs de pression dans le système d'orientation automatique et
dans le ballon de la rétrofusée sont tombés à zéro. La rétrofusée a marché
exactement quarante secondes.
C'est alors qu'il s'est produit ce qui suit. Dès que la
rétrofusée s'est éteinte, il y a eu une secousse brutale. Je voyais la Terre
traverser le hublot de haut en bas dans le sens droite-gauche. La vitesse de
rotation était d'environ trente degrés à la seconde, pas moins. Ca valsait : la
tête, les pieds, la tête, les pieds, à une vitesse de rotation considérable. Ca
tournait. Je voyais tantôt l'Afrique (c'était au-dessus de l'Afrique), tantôt la
ligne d'horizon, tantôt le ciel. J'avais à peine le temps de me protéger du
Soleil, pour éviter qu'il me tombe dans les yeux. J'ai tendu mes pieds vers le
hublot, mais sans fermer les stores. J'étais curieux de voir ce qui allait se
passer. J'attendais la séparation (du module de service, ndlt). Toujours pas de
séparation. Je savais qu'en principe, elle devait se faire dix ou douze secondes
après l'arrêt de la rétrofusée. Une fois la rétrofusée stoppée, tous les
indicateurs du PKRS se sont éteints. Je sentais bien que le temps normal s'était
écoulé, mais non, toujours pas de séparation. Le signal "Descente 1" ne
s'éteignait pas, le signal "Prêt à l'éjection" ne s'allumait pas. Et la
séparation ne se faisait pas. Alors les indicateurs du PKRS se sont allumés
encore une fois : d'abord celui de la troisième manoeuvre, puis de la deuxième,
puis de la première. Le curseur était à zéro. Pas de séparation. Ca continuait
de valser. J'ai compris que quelque chose n'allait pas. J'ai consulté ma montre.
Au bout de deux minutes, rien : pas de séparation. J'ai annoncé sur le réseau
ondes courtes que la rétrofusée avait fonctionné correctement. Je me suis dis
que je pourrais me poser normalement : il restait encore environ six mille
kilomètres de là à l'Union soviétique, sans compter huit mille kilomètres à
travers l'Union soviétique, bon, j'allais me poser quelque part aux approches de
l'Extrême-Orient. J'ai décidé de ne pas sonner le tocsin. J'ai fait savoir au
téléphone que la séparation ne s'était pas faite.
J'ai jugé que ce n'était pas une situation d'urgence. J'ai
télégraphié RAS. Au hublot, j'ai vu la rive nord de l'Afrique, la mer
Méditerranée. On voyait bien. Le vaisseau continuait de tourner. La séparation
est survenue à 10h35 et non à 10h25 comme je l'attendais, c'est-à-dire environ
dix minutes après l'extinction de la rétrofusée.
La séparation s'est produite brusquement. Un claquement a
retenti, suivi d'une secousse. La rotation continuait. Tous les indicateurs se
sont éteints sur le PKRS. Seule indication allumée : "Prêt à l'éjection". J'ai
constaté que l'altitude était bien plus basse qu'en apogée. Je distinguais mieux
les formes à la surface de la Terre. J'ai fermé le store du Vzor. La rotation de
la boule du vaisseau se poursuivait sur tous les axes à la même vitesse (trente
degrés à la seconde). Puis j'ai senti un effet de freinage et une sorte de léger
frémissement sur la structure. Un frémissement à peine perceptible capté par mes
jambes allongées sur le fauteuil. Je me suis mis en position d'éjection. J'étais
là, à attendre.
La rotation du vaisseau a commencé à ralentir, sur les trois
axes à la fois. Le module a marqué un balancement d'environ quatre-vingt-dix
degrés. Pas de tour complet. Sur l'autre axe, même balancement au ralenti. A ce
moment, le hublot était fermé par le store. Soudain, une lumière de pourpre a
jailli sur les bords du store. Même phénomène au petit hublot de droite. Le
vaisseau oscillait, l'enduit thermique brûlait. Je ne sais pas d'où venait ce
craquement - était-ce la structure ou le bouclier thermique surchauffé ?
Toujours est-il que quelque chose craquait. Environ un craquement par minute.
Bref, on sentait bien que la température était élevée.
Puis la lumière a un peu faibli dans le Vzor. La décélération
n'allait guère au-delà des 1-1,5 g. Alors, la poussée s'est intensifiée. Le
balancement du vaisseau se poursuivait sur les trois axes. Au point le plus fort
de la décélération, je surveillais attentivement le Soleil. Il pénétrait dans la
cabine par le hublot de la trappe n°1 ou par le hublot de droite. Grâce à ces
taches de lumière, je pouvais évaluer à peu près la rotation de l'appareil. Au
maximum de la poussée, l'oscillation était tombée à quinze degrés, plus ou
moins. Le vaisseau avançait avec un certain tremblotement. Dans les couches
denses de l'atmosphère, il a ralenti sensiblement. D'après moi, la poussée avait
dépassé les 10 g. Il s'est produit un laps de temps, de deux à trois secondes,
où les indications du tableau de bord se sont "dilatées" sous mes yeux. Je
commençais à voir trouble. De nouveau j'ai dû rassembler mes forces. Un effort
efficace. La phase culminante de la poussée n'a pas duré longtemps. Ensuite
s'est amorcé un ralentissement, régulier mais plus bref que la poussée de
décélération. Dès lors je me suis concentré sur l'éjection imminente. Quand la
poussée s'était exercée "à fond les gaz", j'avais eu le Soleil dans le hublot
arrière. Maintenant que je me préparais à l'éjection, le module s'était tourné
vers le Soleil après une rotation d'environ quatre-vingt-dix degrés.
Quand la décélération est retombée (ça coïncidait, je crois,
avec le passage du mur du son), le sifflement de l'air s'est fait entendre. Dans
ma boule, j'ai senti nettement le passage à travers les couches denses de
l'atmosphère. Même bruit et même sifflement que dans un avion quand on coupe les
gaz ou qu'on plonge en piqué.
De nouveau j'ai pensé à l'éjection. J'avais bon moral. Il était
clair que j'allais me poser non pas en Extrême-Orient, mais là, dans la zone
prévue.
J'avais bien senti la séparation du module de service. D'après
le globe de contrôle, c'était au milieu de la Méditerranée. Donc, tout allait
bien. J'attendais l'éjection. L'expulsion du couvercle de la trappe n°1 s'est
produite à sept mille mètres. Un claquement a retenti, et le couvercle est
parti. Assis sur mon siège, je me suis posé la question : est-ce moi qui vient
d'être éjecté ? Doucement, j'ai levé les yeux. A ce moment, le tir s'est
produit, et je suis sorti sur mon siège éjectable. Ca s'est fait vite, bien,
sans heurt. Pas un choc, pas une égratignure. Je me suis envolé sur mon siège.
Aussitôt le canon s'est actionné et le parachute stabilisateur s'est déployé.
J'étais très bien assis sur mon siège, comme dans un fauteuil.
Je me suis senti poussé sur ma droite. J'ai vu un grand fleuve. Tout de suite
j'ai pensé que c'était la Volga. Il n'y avait pas d'autre fleuve dans le
secteur. Ensuite, j'ai vu quelque chose qui ressemblait à une ville. Une grande
ville sur une rive avec, sur la berge d'en face, une autre ville de taille
conséquente. Ca me disait quelque chose.
D'après moi, l'éjection s'est faite au-dessus de la rive. Je me
suis dit : bon, le vent va me pousser, je vais devoir me poser sur l'eau. Le
parachute stabilisateur s'est détaché au profit du parachute principal. Tout
s'est fait doucement, je n'ai presque rien remarqué. Quand à son tour mon siège
est parti au-dessous de moi, je ne m'en suis pas aperçu.
Je me laissais porter par le parachute principal. De nouveau
j'étais poussé vers la Volga. En stage de parachutisme, nous avions beaucoup
sauté par là-bas. Et beaucoup volé. J'ai reconnu le pont de la voie ferrée ainsi
qu'une langue de terre qui avançait très loin dans la Volga. J'ai pensé que
c'était Saratov. J'allais atterrir à Saratov.
Puis le parachute de secours est sorti, mais il s'est mis en
torche. Il ne s'est pas déployé, il est simplement sorti du fourreau.
Les membres ramassés, j'attendais le détachement du NAZ. J'ai
entendu la fermeture craquer. Le trousseau s'est libéré et envolé. J'ai senti
une forte secousse dans le harnais, et voilà tout. J'ai compris alors que le NAZ
m'avait échappé.
Je n'ai pas pu le voir tomber car, dans le scaphandre, on ne
peut pas baisser la tête : on est cloué au dossier.
J'ai traversé une couche de nuages. Dans un nuage, il y a eu un
courant d'air, qui a ouvert le second parachute. Je suis donc descendu à deux
parachutes.
En examinant les lieux, j'ai vu la boule atterrir : un parachute
blanc couché par terre avec, à côté, une boule noire carbonisée. J'ai vu ça non
loin du bord de la Volga, à quatre kilomètres environ de mon point de chute.
En descendant, j'ai aperçu à ma droite une base agricole, avec
beaucoup de monde et des véhicules. Une route passait non loin, la route
d'Engels. Puis j'ai aperçu un ruisseau au fond d'un ravin. A gauche, une
maisonnette avec une femme qui faisait paître son veau. J'ai pensé : je suis bon
pour le ravin, j'y peux rien... Je sentais que tout le monde avait les yeux
braqués sur la belle voilure orange de mes parachutes. Puis j'ai compris que
j'allais me poser sur les labours. Je me suis dit : ça y est : j'atterris. Je
volais à reculons. J'ai bien essayé de me retourner mais, avec ce harnais,
c'était difficile, et même carrément impossible. A une trentaine de mètres du
sol, je me suis retrouvé de face dans le sens de la descente. Il soufflait un
vent de 5 à 7. Je pensais justement à ça quand mes pieds - "toc!" - ont
rencontré le sol. Un atterrissage très feutré. La terre avait été bien labourée,
très molle, pas encore sèche. Je n'ai rien senti. Je n'ai même pas compris que
je tenais déjà debout sur mes deux jambes. Le parachute dorsal m'est tombé
dessus, le ventral s'est couché devant moi. J'ai dégonflé la voilure et quitté
mon harnais. Je me suis touché, rien de cassé. Donc, sain et sauf.
Ah ! oui, en descendant j'avais débranché l'ORK (raccord
d'oxygène, ndlt). Je me suis posé avec le heaume fermé. Dans l'air, je n'avais
pas pu ouvrir le clapet de respiration. Au moment de la mise en place, la bille
du clapet avait roulé sous l'enveloppe de doublure. Le harnais était si serré
que, pendant six minutes environ, je n'ai pas pu l'atteindre. Ensuite, j'ai
dégrafé l'enveloppe de doublure et, à l'aide du miroir j'ai pu tirer le cordon
et ouvrir le clapet correctement.
Puis j'ai entrepris de rendre compte de mon atterrissage réussi.
Monté sur une butte, j'ai vu une femme et une fillette se diriger vers moi.
Environ à huit cents mètres de là. Je suis allé à leur rencontre pour demander
un téléphone. Mais en m'avançant, j'ai vu que la femme ralentissait l'allure, et
que la fillette commençait à battre en retraite. J'ai fait des moulinets avec
les bras en criant : "Je suis des vôtres ! Je suis des vôtres ! Un Soviétique !
N'ayez pas peur, ne craignez rien, venez ici !" Pas facile de marcher dans un
scaphandre mais je marchais quand même. Enfin elle s'est décidée à s'approcher,
pas très rassurée, timidement. Je me suis avancé, j'ai dit que j'étais
soviétique, que je revenais du cosmos. Nous avons fait connaissance, elle m'a
dit qu'on pouvait téléphoner de la base agricole. J'ai demandé à la femme de ne
laisser personne toucher aux parachutes, le temps que j'aille à la base.
Près des parachutes, nous avons vu dix hommes : des tractoristes
et des mécaniciens de la base. Nous avons fait connaissance. Je leur ai dit qui
j'étais. Ils m'ont appris que la radio venait de faire un communiqué sur le vol
cosmique.
Trois minutes plus tard, un véhicule ZIL-151 est arrivé, avec à
son bord le major d'artillerie GALIMOV, de la division. Nous nous sommes
présentés. J'ai demandé à joindre Moscou d'urgence. Une sentinelle a été postée
près des parachutes, et je suis allé avec lui à la garnison. Nous sommes donc
arrivés à la caserne. Il a appelé le poste de commandement de la division. Puis
on a téléphoné au commandant du district. Par son intermédiaire, on a rendu
compte à Moscou. L'ordre est venu de patienter sur les lieux de l'atterrissage.
Dans la joie, je me suis fait photographier une couple de fois. A ce moment,
j'avais déjà quitté le scaphandre. Je ne portais plus que ma combinaison bleue,
je ne me suis pas fait photographier dans la tenue orange et gris, ni dans le
casque hermétique. Nous avions rangé le scaphandre dans le véhicule.
En repartant, j'ai vu un hélicoptère qui venait de la ville
d'Engels (j'avais posé la question, et je savais déjà que nous étions près
d'Engels.) Nous nous sommes rendus sur les lieux de l'atterrissage. Je savais
que le groupe de recherche était déjà arrivé en hélicoptère. De la route, nous
avons vu l'hélicoptère décoller en direction de la garnison. Nous avons sauté de
la voiture pour lui faire signe. L'appareil s'est posé. Il y avait à bord un
général et un colonel qui m'ont fait monter. J'ai dit que les généraux KAMANINE
et AGALTSOV allaient bientôt venir et que je devais me trouver sur le site de
l'atterrissage. Nous nous sommes posés près de mes parachutes. L'ordre m'a été
donné de m'envoler pour Engels. Nous avons immédiatement repris l'air. A ma
descente d'avion, le général EVGRAFOV m'a remis un télégramme de N.S.
KHROUCHTCHEV. Un télégramme de félicitation. J'ai pleuré. Trop d'émotions. Puis
nous sommes entrés en liaison avec le commandant en chef de l'armée de l'air.
J'ai rendu compte de ma mission au maréchal d'aviation VERCHININE. Il m'a
félicité de l'accomplissement de ma mission, il m'a remercié et félicité de ma
promotion au grade de major. J'ai répondu réglementairement. Il m'a fait ses
vœux. Le commandant en chef m'a annoncé qu'il allait me connecter avec N.S.
KHROUCHTCHEV et L. I. BREZHNEV. On m'a mis en communication avec le camarade
BREZHNEV. J'ai rendu compte de la mission, du bon fonctionnement de tous les
systèmes, de l'atterrissage dans le secteur prévu, disant que j'étais en forme.
Il m'a félicité et souhaité les meilleures choses. Je l'ai remercié. Il m'a
annoncé que N.S. KHROUCHTCHEV allait bientôt nous contacter. Nous sommes allés
au poste des transmissions avec le général AGALTSOV. Bientôt, N.S. KHROUCHTCHEV
nous a appelés. J'ai rendu compte de ma mission, du bon fonctionnement des
systèmes, de ma bonne forme. Il m'a remercié et félicité. Il m'a posé des
questions sur ma famille, mes parents. En toute sincérité, j'ai remercié N.S.
KHROUCHTCHEV de son attention, de sa bienveillance paternelle. Il m'a dit : "A
bientôt à Moscou."
Puis j'ai été félicité par un correspondant de la Pravda, un
correspondant des Izvestia et le chef de la propagande le camarade ILITCHEV. Je
les ai remerciés pour leurs propos amicaux et réconfortants. Ils m'ont demandé
d'adresser quelques mots aux lecteurs de la Pravda. Quand ils m'ont félicité de
cet exploit, j'ai répondu que c'était moins mon exploit que celui du peuple
soviétique tout entier, des ingénieurs, des techniciens, des scientifiques
soviétiques. Après quoi, le général AGALTSOV a pris la décision d'aller à
KOUIBITCHEV. Nous sommes montés dans l'avion. Nous avions eu du mal à nous
frayer un passage dans la foule qui s'était massée là. Tout le monde voulait me
voir. Nous avons gagné l'appareil. Enfin, nous sommes arrivés. Bon, voilà, c'est
tout.
Major GAGARINE
Source : GAGARINE, ou le rêve russe de l'espace, Yves
GAUTHIER
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