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Soyouz
Cosmos 133
28 novembre 1966
Le 1er lanceur
Soyouz (11A511
n°У15000-02) a décollé du pas de tir n°5 de la
zone n°1 du cosmodrome de Baïkonour
le 28 novembre 1966 à 11h00 GMT.
La charge utile était constituée du
tout premier vaisseau
Soyouz (7K-OK
n°2), qui donne ainsi son nom au nouveau lanceur
11A511.
Historique du premier vol de
Soyouz
Le programme de vaisseau spatial
7K-OK «
Soyouz
» a été officiellement
lancé en avril 1962. Après une phase de
développement tumultueuse de plus de quatre ans,
deux vaisseaux 7K-OK sont construits.
La Commission d'Etat, dirigée par le
général Kerim KERIMOV, décide à l'été 1966 de mener
à bien une mission extrêmement ambitieuse : les deux
vaisseaux seront envoyés dans l'Espace sans
cosmonaute à bord, et ils devront réaliser un
amarrage en mode automatique, ce qui n'a jamais été
tenté.
Les deux vaisseaux sont convoyés à
Baïkonour en août 1966, et la Commission se réunit
le 19 novembre suivant pour approuver le plan de
vol. C'est l'ingénieur-cosmonaute Konstantin
FEOKTISTOV qui fait le briefing :
-
le 7K-OK n°2, qui est équipé de
la partie active du système de rendez-vous Igla,
sera lancé en premier le 26 novembre depuis la
zone n°31;
-
vingt-quatre heures plus tard,
le 7K-OK n°1 passif sera à son tour mis en
orbite, depuis la zone n°1;
-
si le vaisseau passif est
injecté à moins de 20km du vaisseau actif, il
tentera un amarrage lors de sa première ou de sa
deuxième orbite;
-
si les vaisseaux sont éloignés
de plus de 20km, la manœuvre de rendez-vous sera
reportée de 24h, le temps de les rapprocher;
-
les deux vaisseaux resteront
amarrés pendant trois jours;
-
ils atterriront au bout de leur
quatrième jour de vol respectif
Finalement, les deux lancements sont
reportés de quarante-huit heures, ils auront lieu
les 28 et 29 novembre. La mise en place de la coiffe
prend plus de temps, car celle-ci est plus longue que
sur les précédents lanceurs, et la présence de la
tour d'éjection SAS complexifie les opérations.
La mise en orbite
Le lanceur pour le premier vaisseau
est transporté sur le pas de tir le 26 novembre
1966. Le lancement a lieu à l'heure prévue (à 0,2s
près), et la séparation des blocs latéraux
11S59 est
visible à l'œil nu. Le 7K-OK n°2 est injecté sur
orbite, et il est baptisé Cosmos 133.
Cet événement marque le début d'une
nouvelle ère dans l'Histoire du programme spatial
soviétique. Dans le troisième tome de son ouvrage
Des fusées et des hommes, Boris TCHERTOK écrira
:
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Nous allions enfin voir
s'ouvrir l'ère de Soyouz. BOUCHOUÏEV et
FEOKTISTOV ont fait de leur mieux pour
enrayer le développement des vaisseaux
Voskhod, qui n'offraient aucune
perspective, en faveur de Soyouz.
Maintenant, nous
présumions que «
tonton Mitia » [le Maréchal OUSTINOV, NdT]
allait nous confier pour objectif
d'égaler, et même de surpasser le
vaisseau Gemini sur le
nombre de cosmonautes embarqués,
l'amarrage et la durée des vols.
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Mais les problèmes ne tardent pas à arriver. Tout
d'abord, le lanceur a placé le vaisseau sur une
orbite avec un périgée plus bas que prévu (181km x
232km x 51,9°), ce qui fait qu'il retombera
naturellement après seulement 39 révolutions. Mais ce n'est pas le pire.
Immédiatement après la séparation d'avec le
lanceur, les moteurs du système d'orientation et
d'approche (DPO) s'allument de manière inexpliquée.
Au bout de 120s, la pression dans les réservoirs
passe de 340atm à seulement 38atm. La totalité des
ergols est consommée en seulement quinze minutes, et
le vaisseau est mis en rotation (2tr/min).
Vers 22h00 GMT, Vassili MICHINE et le général
KERIMOV ordonnent de stopper la préparation du
vaisseau 7K-OK n°1. Bien qu'il soit déjà intégré au
lanceur, ce n'est pas la peine de
l'emmener sur le pas de tir, car il est maintenant
clair que, sans le DPO, l'amarrage ne pourra pas
être mené à bien. D'autre part, TCHERTOK va mettre
sur pieds un nouveau programme de vol pour Cosmos
133. Pendant ce temps, BOUCHOUÏEV, FEOKTISTOV et
RAOUCHENBAKH vont tenter de déterminer ce qui est
arrivé au DPO.
Ce système est crucial pour revenir sur Terre,
car c'est lui qui oriente convenablement le vaisseau
lors du fonctionnement du moteur principal SKDU, qui
dure une centaine de secondes. Maintenant que ses
réservoirs sont vides, il va falloir trouver une
solution pour rapatrier le vaisseau sur Terre, car
si rien n'est fait il retombera par lui-même sans
être orienté et sera détruit.
Solutions
En attendant de trouver une solution au problème
d'orientation, les ingénieurs testent les différents
systèmes de Cosmos 133, et s'aperçoivent qu'ils
fonctionnent tous parfaitement, ce qui est très
encourageant.
Lors de la quinzième orbite, le système de
télémétrie Tral tombe en panne. Les communications
avec le vaisseau doivent donc passer par le système
de secours BR-9.
Youri GAGARINE est présent dans le centre de
contrôle de Baïkonour, dans la zone n°2. Boris
TCHERTOK se rappelle de la tristesse du premier
cosmonaute :
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Immédiatement, tout le
monde se mit activement au travail. J'ai
remarqué la tristesse de
GAGARINE. La
prochaine paire de Soyouz devait être
pilotée, et
GAGARINE n'avait pas perdu
l'espoir de retourner dans l'Espace.
Maintenant, tout était
plongé dans le désarroi. C'était la
première fois qu'il participait à une
telle « cuisine ». Il ne voulait
déranger personne, il allait et venait
vers les groupes d'ingénieurs en pleins
débats, essayant de saisir ce qui se
passait, et quelles étaient les
prévisions.
Je dois dire que pour
quelqu'un qui ne connaît pas la
structure et les spécificités des
systèmes du vaisseau, ce n'était pas
évident du tout de comprendre. Mais,
consciencieusement,
GAGARINE est resté
passer une nuit blanche avec nous. |
Le système d'orientation DPO est redondé par un
autre système équivalent appelé DKD. Mais quand un
test de ce dernier est lancé, les ingénieurs
s'aperçoivent qu'il fonctionne correctement, mais à
l'envers ! Les gyroscopes envoient la bonne commande
aux moteurs, ceux-ci s'allument, mais le vaisseau
réagit dans la direction opposée à ce qu'il
devrait.
Après une rude discussion, il s'avère que les
ingénieurs de l'OKB-2, responsable du développement
du DKD, ont tout bonnement inversé la polarité de la
commande des moteurs. Le premier vaisseau spatial
soviétique de nouvelle génération est bloqué en
orbite à cause d'une erreur de signe ! La même
erreur avait été commise sur le DPO, qui aurait donc
été inutilisable même si ses réservoirs ne s'étaient
pas vidés.
Le seul moyen pour orienter le vaisseau lors du
fonctionnement du SKDU est d'utiliser les petits
moteurs de contrôle d'attitude (DO). Ils ont une poussée
très faible, et ne sont pas conçus pour fonctionner
pendant de longues durées, et il va donc falloir
enclencher le SKDU par petites périodes de 10 à 15
secondes.
Grâce aux petits moteurs et au système
d'orientation solaire (ASO), l'orientation devrait pouvoir
être maintenue au cours de ces courtes phases de
fonctionnement, et leur effet cumulé sera équivalent
à une combustion d'environ 100 secondes. La
manœuvre est tentée lors de la 17ème
orbite, mais les ingénieurs ne sont pas certains que
la commande a été correctement envoyée, et sur ordre
de MICHINE ils n'envoient pas l'ordre d'allumage du
SKDU (la télémétrie montrera plus tard que tout
avait en fait été bien transmis).
Lors des orbites n°18 et n°19, ils tentent encore
une fois d'orienter le vaisseau en utilisant ses
capteurs ioniques, mais n'ont aucune réponse.
Ensuite, la situation va encore s'aggraver puisque
le vaisseau ne sera pas dans une zone de visibilité
radio entre les orbites 21 et 29. Or, d'ici là il
aura commencé à approcher dangereusement des couches
supérieures de l'atmosphère. Le centre de commande
envoie donc l'ordre de rehausser l'orbite, mais n'a
toujours aucune réponse en retour.
Lors de l'orbite 29, soit le matin du 30
novembre, la télémétrie est à nouveau reçue. Les
données montrent que les deux tentatives de retour
(orbites 18 et 19) et la tentative de rehausse ont
bien été reçues. Mais le SKDU n'a fonctionné que 10s
lors du premier allumage, 13s lors du deuxième, et
20s lors du troisième. Le moteur a visiblement
généré de fortes oscillations angulaires qui ont
provoqué son arrêt automatique.
Conclusion
Au cours de l'orbite n°32, le centre de commande
envoie à nouveau un ordre d'allumage du SKDU en
utilisant les capteurs ioniques pour l'orientation.
Le vaisseau devra atterrir lors de l'orbite 33, ou
réaliser une seconde tentative pour atterrir lors de
l'orbite 34.
La 33ème orbite se déroule, mais le vaisseau
n'atterrit pas, car le fonctionnement du SKDU est à
nouveau interrompu prématurément. Lors de l'orbite
34, en revanche, le moteur fonctionne correctement,
et le vaisseau amorce sa rentrée sans l'atmosphère !
Les radars de la Défense anti-aérienne (PVO)
repèrent le vaisseau au-dessus des villes de
Krasnodar, Gouriev, Aktioubé, puis à 200km au
sud-est de Orsk.

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Fig.
1 : Positions des différents points où Cosmos
133 a été repéré lors de sa rentrée.
Image : GoogleEarth. |
Là, les militaires perdent sa trace. De nombreux
avions et hélicoptères sont envoyés dans la région
d'Orsk afin de repérer d'éventuels fragments, mais
sans succès.
L'enquête
Quatre commissions d'enquêtes différentes sont
formées après l'échec de la récupération de Cosmos
133. Elles devront étudier les causes de trois
défaillances majeures :
- la perte du système
DPO
- la stabilisation insuffisante du vaisseau lors du
fonctionnement du SKDU
- la perte du système de télémétrie Tral
Tout le monde s'accorde à dire que la mission
n'est pas un échec complet, car les systèmes du
vaisseau ont pu être testé, et la plupart ont très
bien fonctionné. De plus, si un cosmonaute avait été
à bord, le système APO ne se serait pas déclenché,
et la récupération aurait été un succès.
Le 6 décembre, le NII-4 indique que selon ses
calculs, le vaisseau est passé au-dessus d'Orsk à
une altitude comprise ente 70km et 100km. Voyant que
la trajectoire n'était pas bonne, le système
d'autodestruction APO s'est probablement actionné.
Si c'est bien le cas, des débris ont dû retomber au
large des îles Mariannes, dans l'océan Pacifique.
Les commissions d'enquêtes remettent leurs
conclusions le 8 décembre. Selon elles, les
défaillances rencontrées sur le premier Soyouz ne
sont pas des erreurs de conception, mais sont dues à
une mauvaise campagne d'essais et à un mauvais
contrôle qualité.
Aux Etats-Unis, les experts du renseignement de
la CIA ont très bien compris que Cosmos 133 n'était
pas un satellite scientifique. Un rapport du 9
décembre 1966, aujourd'hui partiellement
déclassifié, indique qu'il s'agit probablement d'un
nouveau vaisseau habité.

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Fig.
2 : Le rapport de la CIA sur le vol de Cosmos
133. |
Au début de l'année 1966, lors du développement
du 7K-OK, un ingénieur avait indiqué à Konstantin
FEOKTISTOV que les tuyères des moteurs DPO, dans
leur position actuelle, risquaient d'endommager les
panneaux solaires. FEOKTISTOV avait donc décidé de
les tourner à 180°.
Mais il fallait inverser aussi les commandes des
moteurs, afin de conserver le même moment cinétique.
FEOKTISTOV envoya alors une note à Viktor
LEGOSTAÏEV, qui parla du problème à Igor
CHMIGLEVSKI. Celui-ci conclu qu'il faut
effectivement modifier le boîtier de commande du DPO
(appelé BVDPO), et il chargea Boris NEVZOROV de
diriger ces modifications.
Ce dernier envoya des instructions au département
de Semion TCHIZHIKOV, mais quand elles parvinrent
aux ingénieurs concernés, le BVDPO était déjà monté
sur le vaisseau. Pour le démonter, il fallait
l'autorisation de l'ingénieur Alekseï TOPOL, qui se
mis très en colère quand il apprit que des
modifications majeures lui étaient notifiées aussi
tardivement.
Il demanda à son adjoint, Youri SEMIONOV (qui
deviendra célèbre quelques années plus tard quand il
prendra la tête de la NPO Energuia) de déterminer
pourquoi on l'a prévenu si tard. SEMIONOV découvrit
alors que la modification avait passé pas moins de
deux mois dans les méandres de l'administration.
C'est Boris NEVZOROV qui avait finalement été
désigné responsable de ce délai inacceptable, et le
14 mai 1966 il avait été sévèrement réprimandé. Mais
malgré cela, il semblerait qu'au final la
modification demandée par FEOKTISTOV n'ait pas été
appliquée sur le 7K-OK n°2.
Bibliographie :
KAMANINE, Nikolaï, Скрытый космос, vol.
3
TCHERTOK, Boris, Ракеты и люди,
vol. 3
SIROMIATNIKOV, Vladimir, 100
рассказов о космосе, vol. 1
Le site de
Mark WADE
Dernière mise à jour :
25 juin 2011 |